« Le Soleil de la conscience : Aimé CESAIRE »

Centenaire de sa naissance

« Je suis un homme de combat » : (Aimé CESAIRE 3 mai 1984)

« Le Soleil de la conscience » Aimé CESAIRE » est à la fois le lien diasporique pour les membres de la diaspora Afro-Antillo-Guyanaise, mais aussi de par son aura, Aimé CESAIRE est le trait d’union entre la ville de Marseille, Capitale européenne de la Culture 2013 et la Martinique où repose l’Homme de Culture, l’Homme Universel, le poète, le politique, le penseur, selon le mot d'André Breton « notre Nègre fondamental », qui éclaire les consciences.
« ....je nous reverrai toujours de très haut penchés à nous perdre sur le gouffre d'Absalon comme sur la matérialisation même du creuset où s'élaborent les images poétiques quand elles sont de force à secouer les mondes, sans autre repère dans les remous d'une végétation forcenée que la grande fleur énigmatique du balisier qui est un triple cœur pantelant au bout d'une lance. C'est là et sous les auspices de cette fleur que la mission, assignée de nos jours à l'homme, de rompre violemment avec les modes de penser et de sentir qui l'ont mené à ne plus pouvoir supporter son existence m'est apparue vraiment sous sa forme imprescriptible »
André Breton : Un grand poète noir, Préface à Cahier d'un retour au pays natal.

Sur sa tombe sont inscrits des mots choisis par Aimé Césaire lui-même et extraits de son Calendrier lagunaire :

« J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un vouloir obscur 
J’habite un long silence
J’habite une soif irrémédiable… »

Cette poésie est le seul signe apparent inscrit sur la dernière demeure de notre « Nègre inconsolé » au cimetière de la Joyau. CESAIRE exprime la souffrance d’être dépossédé de soi, les blessures innombrables du passé, certes mais demeure en lui, une foi inébranlable dans l’Homme.
Il est indéniable que l’œuvre de CESAIRE est une longue quête d’identité, un appel au respect de la dignité de l’homme noir qui est synonyme en fait d’espoir en l’Homme et en son Humanité.
Dans la poésie du « Cahier d’un retour au pays natal » transfigure le désir Césairien de revaloriser son peuple Nègre, mais il ne tente pas d’établir une ontologie de l’essence du Nègre comme l’affirment certains.
CESAIRE s’adresse ainsi à tous ceux, sans exception, qui n’ont pas de mots pour se dire : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».
De même dans son essai « le discours sur le colonialisme », il dénonce les faux semblants dont celui d’un humanisme de bon aloi se gargarisant de concepts et de beaux mots, ne respectant pas par « {..] les exigences d’un humanisme vrai, de pouvoir vivre l’humanité vraie - l’humanisme à la mesure du monde ».
Le cri césairien s’inscrit dans deux refus : celui de la haine et du repli sur soi. Ce n’est ni un renoncement, ni un enfermement dans une identité figée ou mythique mais la nécessaire reconquête de sa condition d’homme.
Le message à retenir d’Aimé CESAIRE est son exigence d’humanité qui est une valeur universelle à transmettre.

« L’exigence de tout homme est de se défaire de tous ceux qui voudraient le limiter, l’enclore dans un particularisme étroit ou à l’inverse le diluer dans un universel abstrait. » (Pierre PHILIPPY)

Marseille terre de migration et d’accueil, ville multiculturelle, ne peut que partager cet espoir en l’humanité dans son désir « d'exister et de  vivre ensemble ».
Françoise EGA Martiniquaise et Marseillaise d'adoption nous montre cette voie et nous engage dans cette ouverture sur le Tout-Monde Méditerranéen.
La Cité Phocéenne, dès sa création, est terre de migration . Ces phénomènes de migration reçoivent aujourd’hui une attention particulière car ils posent le problème des liens entre la terre de naissance et la terre d'accueil, entre les pays réels et les pays rêvés. La compréhension de cette problématique identitaire, qu'Édouard Glissant analyse en terme de rhizomorphique, est cruciale à l'aube, de ce troisième millénaire pour appréhender les phénomènes de créolisation à l’œuvre dans certaines parties du monde.
Refusant délibérément toute conceptualisation, arbitraire, c'est cette délicate réalité qu'aborde frontalement le texte de « Lettres à une Noire »  de Françoise EGA ( 27 novembre 1920 - 7 mars 1976).

En effet, si l’auteure s'attache prioritairement à décrire la survie de ces migrants à Marseille dans les années 60, elle pose la nécessité du dépassement, du lien et des modes d’appréhension de l'espace mental de l'Autre.
Elle prend pour confidente, pour âme sœur, Carolina Maria de Jesus, brésilienne des favelas de Rio, dont le journal commence ainsi :
« 15 juillet 1955 : Anniversaire de ma fille Eunice. Je voulais lui acheter une paire de souliers, mais le prix de la nourriture nous empêche de réaliser ce souhait. J'ai trouvé une paire de chaussures dans les ordures, je les ai lavées, réparées, pour qu'elle les mette. »
C'est cette réalité d'exclusion sociale que décrit au quotidien Carolina, et Mam'Ega répond en écho :
« Mai 1962 : Mais oui Carolina les misères des pauvres du monde entier se ressemblent comme des sœurs...»
Il s'agit donc dès l’entame du texte, d'affirmer, par l'adresse directe, une solidarité raciale/diasporique, mais aussi d'en envisager le dépassement, à l'instar de son aîné Aimé Césaire à qui Françoise vouait une admiration certaine.

Extrait du Message des habitants de la Busserine (Marseille) in « Lettres à une Noire »


Amis et frères de la Martinique.
Nous vous adressons ce message de solidarité dans le souvenir de Madame Françoise EGA, dont vous recevez le corps pour le déposer dans sa terre natale.[...]
Madame EGA appartenait à une grande famille antillaise qui habite dans nos quartiers et ailleurs dans Marseille, mais elle appartenait à nous tous, de toutes nationalités, couleurs, religions : algériens, africains, vietnamiens, français de métropole, italiens espagnols.., puisqu'elle nous aimait tous, qu'elle était toute à nous, puisque nous l'aimions tous.[. .]

Aimé, Aimé m’entends-tu ?

Un homme qui aimait si tellement sa terre que tous les jours il s’y promenait.
Un homme qui aimait si tellement les petites gens que tous les jours, il s’arrêtait pour saluer son peuple.

Cet homme qui a fait de son île une poésie, doit être enterré assis sous un manguier afin qu’il puisse entendre le tambour bel-air percuter le chant de la terre.
Cet homme qui de son île a ébranlé les «assises du monde»  doit-être enterré assis sous un manguier face à l’océan pour s’en retourner de temps en temps en Guinée chérir cette Afrique qu’il affectionnait tant.

Aimé Césaire a tutoyé le siècle le ratant de justesse

Le poète ne saurait mentir, alors je dis: «le Nègre fondamental mourra demain.»

L’homme sera enterré assis sous un manguier séculaire planté à l’ouest de son île afin qu’il enferre  nos consciences de sa sagesse.

L’homme sera  vêtu de noir et enterré assis sous un manguier séculaire afin qu’il enracine les potentialités de sa terre dans nos cœurs.

En vérité, Aimé Césaire mourra demain.

Car aujourd’hui le Nègre fondamental  parcourt les traces et les rivières de son île natale.
A midi regardez-le sourire le long des sentiers aux voltigés des libellules.
Dans la nuit regardez-le à la lueur des flambeaux  donner la voix dans la ronde…
Au petit matin  regardez-le cheminer dans le marigot en nous insufflant son grand cri nègre.

L’éternité lui a été accordée, les poètes sont immortels.

Evariste ZEPHYRIN
17 avril 2008